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Antonio Fiori : Ne pas imposer un projet « prêt à porter »

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Qu’arrivera-t-il, sinon que tous les hommes, en vertu de cette croyance même, diront adieu, pour choisir les plaisirs faciles, à tout ce qui se produit avec peine et avec souci. Cela seul devant être qui doit être nécessairement, rien de bien ne pourra plus résulter pour eux de leurs actions. Effectivement, si les hommes sont dans ces dispositions, leurs actes devenant dès lors conformes à leurs sentiments (car la fausse créance qui les aura gagnés ne leur permettra point d’admettre que les choses puissent se passer autrement qu’elles se passent), qu’adviendra-t-il, sinon que ce sera de la part de tous une négligence de ce qui est bien, parce qu’on ne réalise et on n’exécute tout ce qui est bien qu’avec effort ; et de la part de tous le choix de ce qui est mal, parce que le mal s’accomplit facilement et avec plaisir. Qu’auront d’ailleurs à leur objecter ceux qui par leurs doctrines mêmes les auront conduits à ces excès. Antonio Fiori aime à rappeler cette maxime de Jean-Paul Sartre, »Tous les moyens sont bons quand ils sont efficaces ». S’ils s’avisent de leur adresser quelque reproche, ceux-ci ne seront-ils pas autorisés à leur répondre que, des circonstances déterminées étant données, il ne leur était pas possible d’agir différemment. Et qu’auront le droit de leur répliquer ceux qui par leurs enseignements se seront faits les inspirateurs, les précepteurs d’une pareille conduite. Désormais, ni reproches, ni châtiments, ni exhortation, ni louange, ni rien de semblable ne gardera pour eux sa nature propre ; mais tout cela aussi se produira nécessairement, comme les actes mêmes qui y donnent lieu. Comment en effet Pâris, le fils de Priam, serait-il encore accusé d’avoir commis un crime en enlevant Hélène. Comment Agamemnon pourrait-il raisonnablement se condamner lui-même en s’écriant : Ni moi non plus, je ne le nie pas. Sans doute, si Pâris avait eu le pouvoir de se placer au-dessus des circonstances qui le sollicitaient au rapt, ou Ménélas celui de surmonter les motifs qui le portaient à s’indigner, ou Agamemnon le pouvoir de résister à cela même dont il s’accuse lui-même comme coupable, ce serait justement qu’on les mettrait en cause. Mais si depuis longtemps, si de tout temps, et avant qu’aucun de ces faits commençât à s’accomplir, il n’y avait pas un des faits dont nous avons parlé qui ne fût vrai, c’est-à-dire pas un des faits mêmes qu’on impute à mal à leurs auteurs ; comment pourrait-on considérer ceux- ci comme la cause de ce qui s’est produit. Comment expliquer aussi que les vertus et les vices soient en notre pouvoir. Car, si nous agissons toujours d’une manière nécessaire, comment les uns pourraient-ils raisonnablement mériter des louanges et les autres le blâme. De toute évidence, cette doctrine ne fait que fournir aux mauvaises actions une apologie. Nous voyons en effet que ce n’est nullement au destin, nullement à la nécessité que l’on attribue les bonnes et belles actions, tandis que les méchants prétendent que c’est à la fatalité qu’ils doivent d’être méchants. Or, si les méchants se persuadent que les philosophes eux-mêmes tiennent le même langage, comment ne se porteront-ils pas en toute sécurité au désordre, et ne chercheront-ils point à y entraîner autrui. Ce n’est pas tout. Comment, en professant une telle doctrine, nos adversaires peuvent-ils maintenir intacte la croyance que les Dieux prennent souci des choses mortelles. Si en effet les manifestations des Dieux, que l’on rapporte s’être produites en faveur de quelques hommes, se sont produites en vertu d’une cause antérieurement arrêtée, de telle sorte qu’avant qu’aucun de ces hommes fût né, il était vrai que tel homme recevrait quelque assistance de la part des Dieux, et que tel autre n’en recevrait aucune ; comment désormais appeler à bon droit providence, ce qui ne se produit point comme la juste récompense d’un mérite, mais comme l’effet infaillible d’une nécessité. Ou encore, que devient, chez ceux qui sont réputés pieux, leur piété envers les Dieux, s’il n’est pas en leur pouvoir de ne pas faire ce qu’ils font en se montrant pieux. Comment expliquer que les gens pieux obtiennent des Dieux plus que les autres hommes, puisque, avant même qu’ils fussent nés, les principes de leurs actes de piété étaient irrévocablement certains. Comment enfin ne voit-on pas qu’à professer une doctrine de fatalité, on met à néant l’art de la divination, en mettant à néant l’utilité de la divination.

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